(Des) épier le myriophylle

Nikolas Boulanger Laliberté et Éloi Halloran

Des premières écluses au pied du Parlement du Canada au Port de Kingston à la confluence du Fleuve Saint-Laurent, deux faucardeuses parcourent les 202 kilomètres du Canal Rideau pour couper et nettoyer les plantes aquatiques qui s’y enracinent. Comme en témoigne un travailleur interrogé dans (Dés)épier du myriophylle, cela mène à une pratique singulière de « farming on water ». Parmi ces plantes dont on fait les moissons sur l’eau, certaines, comme le myriophylle en épis, font l’objet d’une attention et d’une désignation particulières : elles seraient des « espèces exotiques et envahissantes » à éliminer en priorité.

Rappelant l’envahissement génocidaire de l’Île de la Tortue par les forces coloniales européennes ayant mené à la création du Canada et de sa capitale nationale à Ottawa, mais aussi la menace toujours actuelle d’un envahissement de ce pays par les États-Unis d’Amérique ayant motivé la construction du Canal Rideau, cette désignation pose des enjeux de justice multiespèce qui ne laissent pas l’anthropologie indifférente. Qui désigne des plantes comme exotiques et envahissantes ? Pourquoi s’acharne-t-on à les éliminer alors qu’elles sont pour la plupart (en voie d’être) naturalisées ? Qu’est-ce que cette volonté de coupe et de nettoyage, qui n’est pas sans rappeler l’extractivisme au cœur de la logique coloniale, dit des forces humaines qui gèrent et interagissent avec l’infrastructure du Canal Rideau ?

Loin d’apporter des réponses toutes faites, (Dés)épier du myriophylle est une proposition sonore qui laisse volontairement ces questions en suspens, afin de mieux laisser résonner la profondeur des enjeux qu’elles soulèvent. Reposant sur un travail ethnographique au long du « paysage culturel » que forme le Canal Rideau dans la capitale nationale, cette proposition sonore vise à susciter, suivant Anna L. Tsing et ses camarades de recherche, un « art de l’attention » aux relations et tensions plus qu’humaines qui s’articulent autour et au sein d’une infrastructure dont nous héritons collectivement, pour le meilleur et pour le pire.