Recherche-création engagée pour une justice multiespèces
Karine Vanthuyne
La piètre qualité exceptionnelle de l’air durant l’été 2023 à Gatineau/Ottawa, causée par des feux de forêt, nous a rappelé avec force notre vulnérabilité face à la dégradation environnementale qu’engendre l’industrie extractive. Ces feux, faut-il le souligner, n’étaient pas que le produit du réchauffement climatique, mais aussi de l’industrie forestière, qui priorise la cultivation de monocultures d’épinettes hautement inflammables à la régénération de forêts biodiversifiées qui le sont nettement moins. L’idée que notre bien-être est fondamentalement lié à celui des autres espèces de notre milieu de vie, qu’elles soient animales, végétales ou minérales, est loin d’être nouvelle. Pour le peuple anicinapé gardien du territoire non cédé qu’occupe l’université d’Ottawa, elle est plutôt une notion clé depu@is des millénaires. La multiplication de catastrophes environnementales de nature anthropogénique a néanmoins pour effet de conscientiser de plus en plus d’entre nous à l’indéniable vérité de notre interdépendance avec les autres formes de vie qui nous entourent.
Anthropologie de la vie
En anthropologie, cette prise de conscience a mené à une redéfinition des objets, approches et méthodes de la recherche ethnographique, donnant lieu notamment au développement de « l’anthropologie de la vie » (Kohn, 2007, ma traduction). Cette anthropologie « ne se limite pas à l’être humain », comme cela a généralement été le cas depuis la fondation de la discipline, « mais (…) s’intéresse aux effets de nos relations avec d’autres types d’êtres vivants » (Kohn 2007, p.4, ma traduction). La méthodologie préconisée pour mieux tenir compte de ces relations interespèces est « l’ethnographie multi-espèces » (Kirksey & Helmreich, 2010, ma traduction), soit une ethnographie consacrée aux « zones de contact » où il est impossible de distinguer ce qui relève de la « culture » (de la perception ou de l’agir humain), de ce qui relève de la « nature » (qui demeure indépendant de nos perceptions et actions humaines). Les monocultures d’épinettes en sont un bon exemple. Ces forêts cultivées ne sont ni complètement naturelles, ni complètement artificielles. Or dans ces espaces à la fois sauvages et cultivés, les ethnographes multiespèces s’efforcent de développer « l’art de remarquer » (Tsing, 2017, ma traduction) tant les formes de vie conventionnellement prisées (telles les plantes dites « indigènes »), que celles qui sont ignorées ou activement détestées (telles les plantes dites « envahissantes »).
Une justice multi-espèce pour le canal Rideau
Ce faisant, face au constat que nos relations avec toutes ces formes de vie sont loin d’être égales, plusieurs chercheurs et chercheuses multiespèces puisent conjointement dans des approches critiques plus anciennes (telles les études féministes) pour mettre en lumière ce qui sous-tend la priorisation du bien-être de l’une par rapport à une autre (Petitt, 2023). Certain.e.s d’entre eux et elles pratiquent également des formes plus engagées de la recherche, alors qu’ils et elles ne se limitent pas à documenter ou à théoriser ces situations d’inégalités, mais tentent aussi de contribuer de manière significative à une « justice multi-espèces » (Chao, Bolender, and Kirksey 2022; Celermajer et al. 2021)
Ce cours vise à initier les étudiant.e.s à cette notion de « justice multi-espèces », à l’ethnographie multiespèces critique et aux pratiques de la recherche-création engagée qui parfois l’accompagnent, à partir d’une étude menée autour du canal Rideau. Composé d’un assemblage de lacs, rivières et sections artificielles reliées par des écluses et des barrages, cette infrastructure patrimoniale incarne de manière exemplaire l’entrelacement du construit et du vivant propre aux zones de contact qui intéressent les ethnographes multi-espèces.
Enquêter avec les myriophylles en épis
Plus particulièrement, nous porterons notre attention aux interrelations entre une plante conventionnellement considérée comme étant « envahissante », le myriophylle en épi, les instances responsables du canal et ses usagers et usagères à Ottawa. L’Union internationale pour la conservation de la nature, qui classe le myriophylle parmi les 100 espèces les plus préoccupantes du monde, définit une « espèce exotique envahissante » comme ayant été introduite par l’être humain en dehors de son aire de répartition naturelle, et dont l’implantation et la propagation menacent les écosystèmes, les habitats ou les espèces dites « indigènes » avec des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires négatives (UICN 2000). Si Parc Canada, une des institutions qui gouverne le canal, considère le myriophylle en épi comme pouvant « nuire à la navigation de plaisance (…) et aux autres activités aquatiques récréatives » sur cette voie maritime, il reconnait qu’à l’instar des plantes aquatiques « indigènes » qui croissent dans le canal, il joue néanmoins un rôle clé « pour les poissons » et « la qualité de l’eau »[1].
Instruire le débat démocratique en écologie
Dans le cadre du cours, il s’agira donc d’examiner de plus près les relations qui se tissent entre le myriophylle et les responsables et les usagers et usagères du canal Rideau, et les contextes idéologique, socio-économique, législatif et politique dans lesquelles ces relations s’inscrivent. Puis nous présenterons les résultats de notre enquête à ces responsables et usagers et usagères sous la forme d’une installation sonore éphémère à la Galerie 101, de manière à générer une discussion sur le type de relation qu’il serait souhaitable de cultiver avec cette plante, compte tenu à la fois de sa nature « envahissante » et du rôle clé qu’elle jouerait pour l’eau et les poissons du canal Rideau.
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[1] https://parcs.canada.ca/lhn-nhs/on/rideau/info/services-immobiliers-realty/vegetation
